Des fleurs orange éclatantes. Des photographies de proches disparus. Des bougies, des mets soigneusement préparés et des souvenirs déposés sur un autel. À première vue, l’omniprésence des crânes et des représentations de la mort peut étonner. Pourtant, le Día de los Muertos, ou jour des Morts, est bien loin de l’image sombre qu’on pourrait lui associer.
Pour Renata, originaire d’Aguascalientes et arrivée au Canada à l’âge de trois ans, et David, originaire de Metepec et installé ici depuis l’âge de neuf ans, cette tradition mexicaine est avant tout une célébration de la mémoire, de la famille et du lien qui demeure avec ceux et celles qui nous ont quittés.
« Ce n’est pas Halloween mexicaine », pourrait-on résumer.

Une place pour ceux qui ne sont plus là
Au cœur de la célébration se trouve souvent l’ofrenda, un autel préparé en l’honneur des défunts. On y place leurs photographies, de la nourriture, des boissons et différents objets qui leur rappellent ce qu’ils aimaient de leur vivant.
Les fleurs occupent également une place importante, particulièrement le cempasúchil, cette grande fleur orange que l’on connaît en français sous le nom de rose d’Inde. Selon la tradition, sa couleur vive et son parfum contribuent à tracer symboliquement le chemin qui permet aux défunts de retrouver les leurs.
Chez Renata, la tradition de l’ofrenda demeure bien présente, même à des milliers de kilomètres du Mexique. Sa famille continue de décorer l’autel, d’y déposer des photos et de préparer notamment le pan de muerto, ce pain traditionnel associé à la célébration.
Dans la famille de David, le jour des Morts peut aussi prendre la forme d’une véritable fête où parents et amis se réunissent... parfois très nombreux et très tard! Une manière bien mexicaine, raconte-t-il avec humour, de faire durer les rassemblements jusqu’à ce que la dernière personne ait quitté la maison.
Mais derrière l’aspect festif se trouve quelque chose de beaucoup plus profond.
Pour David, le jour des Morts est surtout une façon de se souvenir des personnes décédées. Il explique qu’au Mexique, la mort n’est pas nécessairement considérée comme une rupture ou uniquement comme quelque chose à craindre. Elle est aussi perçue comme une transition naturelle, une étape vers un autre voyage, voire une autre vie.
Le souvenir devient alors une façon de maintenir le lien.
Pas une « Halloween mexicaine »
C’est probablement l’idée reçue que Renata et David rencontrent le plus souvent au Canada.
Les deux célébrations se déroulent à quelques jours d’intervalle et certains de leurs symboles peuvent sembler similaires à première vue. Mais leur sens est profondément différent.
Halloween mise principalement sur les costumes, les friandises et le plaisir de se faire peur. Le Día de los Muertos, lui, est directement lié au souvenir des personnes disparues et à la place qu’elles continuent d’occuper dans la famille.
Pour expliquer la fête à quelqu’un qui la connaît peu, Renata évoque d’ailleurs le film d’animation Coco. À leurs yeux, le film réussit particulièrement bien à transmettre plusieurs éléments de cette relation mexicaine à la mémoire, aux ancêtres et à la famille.
La célébration elle-même puise dans des traditions autochtones anciennes qui se sont transformées au fil des siècles, notamment après la colonisation. Les coutumes peuvent également varier selon les régions du Mexique, mais l’idée de se souvenir des défunts demeure au cœur de la fête.
Faire vivre les traditions loin du Mexique
Conserver ces traditions au Nouveau-Brunswick demande parfois un peu d’adaptation.
Trouver certains produits mexicains à Fredericton peut encore relever de la chasse au trésor. Renata et David parlent avec enthousiasme du pain mexicain vendu occasionnellement au marché public Boyce de Fredericton, des tres leches (les fameux gâteaux aux trois laits), des sauces et des produits disponibles ici et là dans quelques commerces à travers la ville.
D’autres choses leur manquent davantage : les nopales, ces cactus que Renata aime particulièrement grillés, certains bonbons mexicains, les aguas frescas ou encore les petits vendeurs ambulants que l’on retrouve facilement dans les rues du Mexique. Là-bas, racontent-ils, il n’est pas inhabituel de voir passer des vendeurs de pain ou différents chariots proposant toutes sortes de gourmandises. Un paysage quotidien difficile à reproduire lors d’une soirée d’hiver à -25 °C à Fredericton!
La culture mexicaine trouve néanmoins de plus en plus sa place dans la province. À Saint John, par exemple, le Día de los Muertos Saint John rassemble depuis plusieurs années la communauté autour de décors, de nourriture, de musique, de danse et de différentes activités culturelles. L’édition de cette année aura lieu le 24 octobre au centre-ville de Saint John.
Entre plusieurs langues et deux chez-soi
Grandir au Nouveau-Brunswick a également ajouté une autre dimension à l’identité de Renata et David : celle des langues.
À la maison, l’espagnol demeure très présent. À l’école et avec leurs amis, le français et l’anglais s’ajoutent naturellement au mélange. Les phrases commencent parfois dans une langue et se terminent dans une autre. Un mot français disparaît momentanément? L’espagnol vient à la rescousse. Et si ça ne fonctionne toujours pas, il reste toujours l’anglais!
Pour Renata, arrivée ici très jeune, le Canada est profondément devenu son chez-soi. Pourtant, lorsqu’elle retourne au Mexique, elle retrouve aussi quelque chose de difficile à définir : un autre type de chez-soi, celui de ses origines.
David, arrivé plus tard, conserve pour sa part des souvenirs plus précis de son enfance au Mexique et dit se sentir encore très mexicain.
Deux parcours différents, mais un même fil conducteur : on ne laisse pas nécessairement une culture derrière soi en changeant de pays. On la transporte, on l’adapte, on la partage : parfois autour d’une table, parfois dans plusieurs langues et, à l’occasion du Día de los Muertos, devant un autel où les souvenirs reprennent vie.
Parce qu’au fond, célébrer le jour des Morts, c’est peut-être surtout cela : prendre le temps de se rappeler que ceux que l’on aime continuent d’exister dans les histoires que l’on raconte, dans les traditions que l’on perpétue et dans les souvenirs que l’on choisit de garder vivants.

Texte et photos de Benjamin Broucke